Fragiles


On le sait tous. La vie tient à un fil. J’ai reçu deux appels l’un après l’autre qui me le prouvent plus que jamais. Des étoiles s'éteignent. D'autres ne cessent de briller.

Ma petite Maman, 87 ans, en a vu s’éteindre du monde. A son âge, le succès ou l’objectif n’est-il pas « d’avoir encore des amis » ? A force, les mauvaises nouvelles finissent par ne plus l’effleurer. Elle les reçoit comme une info presque banale, au milieu des grèves et de la modernité qui l’éreintent. Les nouvelles coulent comme la rivière sur les pierres. Seuls les mots Internet, Facebook ou Google l’irritent au plus haut point. « Tu as trouvé ça où ? » « Sur internet » ! Cette seule réponse la fait flancher, plus que toutes ces morts annoncées. A son âge, vivre avec son siècle est un effort trop difficile, d’ailleurs quel est son siècle à elle, le XXe, le XXIe, elle qui voit le vide se former autour d’elle ? Heureusement qu’il y a la famille et de jeunes amies, encore pimpantes et joyeuses, de vingt ans ses cadettes.

Effondrée

Elle en a plein. Oui, mais voilà que l’une d’elle a eu la mauvaise idée de rejoindre le ciel. Sans prévenir. Maman la connaissait depuis plus de trente ans peut-être. Florinda était portugaise, gardienne d’immeuble sur Desaix à Paris. Elle lui rendait des services et de repassage en repassage, elle était devenue une amie et une confidente, l’une des rares à venir l’aider à la maison ces derniers temps. Elle l’avait vue en début de semaine et elle se portait comme un charme.
Alors hier, quand j’ai décroché le combiné en pleine journée, c’est une vieille dame effondrée que j’ai entendu pleurer. Elle ne comprenait pas que l’on puisse perdre une amie si jeune et si mignonne, un soutien pour elle. Tombée dans sa loge, sans mot dire. Ma mère qui ne va plus jamais aux enterrements, « préférant voir les gens vivants que morts », se rendra ce soir à la paroisse Saint-Léon où sera célébré un adieu. Florinda rejoindra ensuite le terroir de son pays.

Photos MH.

Pluie de cinéma

Une demi-heure après ce coup de fil de désespoir – elle cherchait à partager sa peine et fut soulagée de me trouver – un autre appel. Cette fois, c’est une dame dont je ne reconnais pas la voix. Très vite, elle resitue le contexte. Vous vous souvenez ? Il y a plus de deux ans, l’accident de mon mari ? Bien sûr que je me souviens. Le 17 octobre, un samedi matin, vers midi, une pluie de cinéma qui s’abat sur la route 37 et la Suzuki grise qui, sous mon nez, au croisement, se lance sous les roues d’un camion. Manque de visibilité, chaussée glissante, la voiture s’explose contre la rambarde. Premier témoin, je m’arrête aussitôt sur le bord et me précipite pour ouvrir la portière du véhicule accidenté. Un homme, seul, gît au volant, la tête en sang, inconscient. Je n’ai même pas mon brevet de secourisme. Je ne connais que les rudiments. Eteindre le moteur. Appeler les secours. Ne surtout pas bouger le blessé. Mais lui parler, ne cesser de lui parler, le rassurer, le conforter, lui caresser la nuque, doucement.

Poulet sans tête

Je me suis mis à tout organiser et à protéger cet homme inconnu comme un oiseau touché dont voudraient s’emparer des prédateurs. J’étais prête à mordre lorsque le chauffeur du camion, irresponsable – et certainement troublé lui aussi – se mit à tirer sur le col de mon protégé pour le redresser. Non !!, m’écriai-je. Son oreille aussi saignait, je craignais le pire. Les secours arrivèrent, la police – je confiai mon témoignage – et sa femme enfin que je soutins dans ce moment de perte de contrôle ou on se sent poulet sans tête. Quelques jours plus tard, je prenais des nouvelles. Son mari était à l’hôpital, vivant.

Le temps passa et je pensais être un témoin gênant. Je ne demandais rien, j’espérai juste que le blessé soit sorti d’affaire, quitte à ne jamais le savoir. J’avais fait le strict minimum. Mais hier, ce fut une femme profondément reconnaissante qui m’appela. Elle n’avait pas de mot pour me remercier. « Il conduit, il travaille à nouveau. Après son accident, il a perdu son père. Puis nous avons accueilli notre premier petit enfant. Aujourd’hui, il en profite. C’est un grand-père heureux. » Elle me remercia au nom de toute sa famille, consciente de ce que j’avais fait. Je n’avais été qu’une petite étoile qui souffle sur la vie pour la ranimer. Mon cœur se remplit. Après des larmes de peine, des larmes de joie. La vie ne tient qu’à un fil.

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