Onze petits diables


Alors tout s'est précipité. De trèèèès occupée, je suis devenue dé-bor-dée. Je le voyais venir, mais pas à ce point. Tout a commencé un vendredi soir. Le 17 février 2017.

De gauche à droite : Bodza, Szonja, Pluto, Lutra, Mattyi, Szofi, Max, Bimbi, Toundra, Rocky et Bulette. Crédit Aliz Varga

Le premier arriva à 21h12. Doris se tortillait sur le canapé. Elle avait enflé ces dernières semaines, traînant de façon lasse son énorme panse, prête à exploser, ne sachant que faire de ses dix tétines gonflées.

Je ne voyais pas une goutte de lait en sortir, ni de colostrum. Je n'étais pas vraiment inquiète. Je savais qu'elle cachait sous son manteau roux et dense au moins deux petits diables, comme l'avait montré une échographie maladroite et trop rapide.

Invasion de vizsla en vue ! Crédit M.H.
Vahur, le papa, et sa fille Lutra. Crédit Aliz Varga.

Les ados étaient là, de retour de pension. Nonchalence habituelle. L'un était figé devant mon ordi. Le deuxième câlé dans le fauteuil en velours, un coussin dans le dos, une couverture sur les jambes, le tout contre le radiateur. Les yeux rivés sur l'écran de son Galaxy et les écouteurs coincés dans les oreilles. Le troisième était maladroitement flanqué dans le siège en osier, son gros portable sur les genoux, son tel posé pas loin, vibrant régulièrement de bling, bling, bling.

Il faut hurler dit fois pour se mettre à table. Mais je ne le fais pas, je préfère le tintement de ma cloche savoyarde. Je passe et repasse au milieu d'une pièce à l'autre, m'effarant en cuisine, à l'extérieur probablement pour nourrir les bêtes, graines aux oiseaux, dîner de chef à Csoda ma mascotte qui jappe, une carotte à Perle, la lapine blanche comme l'Himalaya et ronde comme un pompon. Doris est dans mon bureau. Elle me regarde, désespérée, de ses yeux de braque battue. Sous elle, une flaque. Elle vient de perdre les eaux. Par sécurité je téléphone au véto.

-Ce soir, c'est pleine lune, beaucoup de chiennes mettent bas.

Ma loutre se tient tordue, la colonne saillante, le dos voûté. Elle souffre. Je repasse encore et je vois soudain apparaître sous sa queue le premier rat sombre et gluant. Première rencontre, première expérience. Le petit minois au nez de framboise est tout frippé mais couine déjà. Doris est paniquée.

J'ai tout préparé, pendant des semaines. Une pièce entière les attend, des couvertures, des paniers, des gants en plastique, des couches, et l'essentiel, une lampe à infrarouge. Nous sommes en février, il fait moins dix.

Mais le deuxième ne viendra pas. Vers minuit, une pluie glaçante, la seule de l'année, s'abat sur notre toit. Pas question de sortir sur cette patinoire improvisée, d'amener la chienne à la clinique. Je suis aussi inquiète que ma bête qui, affalée, ne sait quoi faire ni de son corps ni de son chiot. Je me couche.




On se relaie Doris et moi pour nourrir ce monde. Crédit M.H.


Cinq cents seringues par jour

Il y en aura onze. Onze gueules à nourrir ! A chaque seringue de lait, tels des automates, ils remuent aussitôt les hanches, en cercle, comme une danse du ventre. Ils couinent tout en agrippant de leur langue puissante le bout de plastique, comme si elle concentrait toute la force de ce petit être. Parfois, ils s'étouffent un peu, mais si peu. Le manège continue, et leurs petits pattes avant s'écartent et battent l'air fébrilement, comme s'ils criaient leur innocence. Leurs griffes minuscules s'écarquillent, presque transparentes. Les queues de rat gigottent au rythme de la tétée. Snoopy a un pelage de velours, brillant, des poils si fins qu'on dirait des fils d'or. Je le reconnais à sa goutte de lait sur le haut de la tête, tombée là, délicate.

Nos onze bébés sentent le curry. Les épices douces, l'Orient. Leur nez rose, guère plus grand qu'une tête d'épingle, fait ffffffffff. Quand ils se réveillent, ils avancent les yeux clos sur la couette, comme des mini-locomotives, un train électrique, une machine à laver lointaine, un coup de balai sur le sol.

Pendant deux mois, je vivrai cette aventure comme un ultime accouchement, en totale complicité avec ma belle Doris, la plus courageuse des vizsla. Après avoir, de 2000 à 2008, été réveillée toutes les nuits par un de mes gosses (mais jamais le même), cette fois, je suis réveillée trois fois par nuit, par onze gueulards. A cinquante ans.

La loi des séries

Vous connaissez ces situations cocasses où tout s'accumule et vous vous demandez qu'est-ce qu'il va bien pouvoir arriver encore ? Filer chez le médecin qui vous envoie à l'hôpital pendant que votre mari est justement parti ce jour-là et que onze brailleurs ont faim. La personne sur qui vous comptiez pour la tétée ne peut pas venir et celle qui devait la remplacer non plus. Vous pensez encore à quelqu'un d'autre mais elle est allergique aux poils de toutous, et vous ne le saviez pas. Manque de pot, vous avez oublié votre chargeur et tout urge de partout, des dead lines plein l'ordi. La voiture grince affreusement, il doit y avoir une fuite d'huile, ça urge aussi. Un pneu crevé ? Un chien à ramasser sur le bord de la route, pour corser le tout ? Mmmm j'adore quand la vie s'excite comme ça et que les nuits sont hâchées toutes les deux heures. Bon courage les futures mamans !!! Je file, le lait est prêt.


Six semaines. Crédit M.H.



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