Voyage imprévu

Tout commence mal. Les ratés s'enchaînent mais, au final, mènent à une situation qu'on savoure car totalement inespérée. 


Je ne me lasse jamais de cette gare.


Ce mardi 23 janvier, je refais ma liste. Encore et encore pour ne rien oublier. Nous avons prévu un atelier gourmand au lycée des garçons, à Miskolc. Un atelier de cuisine française sans prétention, pour les amateurs de notre langue tant aimée et de plaisirs culinaires. Au programme : galette des rois, avec la fève et les origines de cette fête croustillante. Il faut du beurre, de la poudre d'amande, du sucre, des oeufs, une fourchette, un pinceau ou une spatule molle, un bol, un fouet, et des pâtes feuilletées. Deux, une pour le dessous, l'autre pour le dessus. J'ai acheté ces dernières en France car elles sont rares en Hongrie.  Elles sont fraîches et il est indiqué sur l'emballage : "Feuilletez autre chose que de des magazines" (je tairai la marque). Nous sommes au point avec Pauline, la professeure de français. On a aussi prévu du carton, des modèles, des feutres, des ciseaux, pour façonner les couronnes.

Un quart d'heure tout au plus

Je quitte la maison, le pannier plein. Mon mari me dépose à la gare, pour le train de 13h17. Mais j'apprends en achetant mon billet qu'il aura du retard et que le changement à Szerencs pour continuer vers Miskolc sera impossible. Je ne serai jamais à l'heure. Au même moment, je réalise qu'il me manque... les deux pâtes feuilletées. Hallô !!! Samuel filait à toute allure dans une autre direction pour un rendez-vous important à Nyíregyháza. Demi-tour. Il m'attrape au vol, et les pâtes récupérées dans le frigo, nous fonçons vers Szerencs pour sauter dans l'Intercity (notre Corail local). A moins que... TOKAJ. Oui, Tokaj ! Samuel va me déposer à Tokaj, la station avant Szerencs. Il sera sur la route de Nyíregyháza et moi je m'offrirai le "voyage imprévu".

Il est rarissime en effet que nous montions dans le train entre Tokaj et Szerencs. Nous n'avons à vrai dire aucune raison de le faire, ni dans un sens, ni dans l'autre. Soit nous partons de Szerencs direction la gare de l'Est (Keleti) de Budapest. Soit nous partons de Tokaj direction la gare de l'Ouest (Nyugati) de Budapest. Et pourtant, ce bout de trajet, qui dure un quart d'heure tout au plus, est l'un des plus jolis voyages viticoles qui soient.


Une floppée de pélerins

Vu de ma place au chaud dans l'Intercity, le paysage défile comme sur un écran de cinéma. Les vignes s'étalent sur les flancs du mont Tokaj. Il n'est pas bien haut, ce mont Tokaj, Kopasz-Hegy en hongrois (le mont chauve) : 512 m avec son antenne dressée vers le ciel que les cousins jadis appelaient "la fusée" (et mes garçons étaient persuadés qu'elle s'envolerait). De loin, le mont ressemble à un petit sein rond d'adolescente. De près, le domaine de Hétszölö semble grandiose, ses vignes peignées et soignées embrassant la pente douce qui descend vers la voie ferrée. Les crus s'enchaînent ensuite, à la vitesse d'un cheval au galop. On aperçoit Szarvas, avec son bâtiment mystérieux aux fenêtre condamnées. Ce lieu-dit que le gouvernement n'a jamais voulu lâcher. Plus loin, c'est Déak que se partagent plusieurs producteurs. Le train ralentit et passe en gare de Tarcal. Derrière les nombreux clochers du village, les vignes de Stéphanie Berecz (Kikelet) sourient au sud, bénies par la large stature du Jésus de pierre installé récemment en haut de la colline. Un Jésus qui lui apporte une floppée de pélerins.

Pain d'épices

Le domaine de Gróf Degenfeld, propriété de la comtesse, la chapelle Szent Teréziá dominant le vignoble, la petite maison de Hugh Johnson, éternellement vide et témoin des premiers pas des Occidentaux à la fin des années quatre-vingts, avec inscrit sur son toit  "Mézes Mály". Au dernier tournant, la campagne jaunie s'allonge et le Zemplén se dégage, chaîne de volcans vert émeraude et brun foncé tachetés de blanc. La carte postale de Disznókő puis le village de Mád au loin, brillant dans sa vallée.

La façade ocre de la gare de Szerencs est inondée de soleil. Avec son liseré blanc, on dirait du pain d'épices qu'on serait prêt à croquer. La perspective de la galette, sans doute. Ce voyage, je l'ai fait dans l'autre sens pour le film "Le roi des vins, le vin des rois" de Vincent Pérazio, que vous avez vu sur Arte. Nous avons demandé une autorisation à la MAV, la SNCF hongroise. Sébastien, le cameraman, me filmait à la fenêtre en train d'admirer ce paysage rougi par l'automne. Ce court voyage en train est un symbole.

Je ne me lasse jamais de cette gare non plus.

Fils d'or

"Le train arrive à Szerencs, la porte du vignoble. Quatre dames d'un certain âge, coiffées de tissus à fleurs, s'installent dans le compartiment. Leurs mains et leurs visages sont creusés par les rudesses de ce pays continental. Papotant jusqu'à Tokaj, elles sont sûrement venues pour les vendanges. Longtemps, on crut que les vins de Tokaj allaient puiser l'or dans les profondeurs de la terre en y enfonçant ses racines. Le médecin et alchimiste suisse Paracelse (1493-1541) semble en avoir attesté, suite à une visite dans la région en 1524 : 'Alors que je me promenais dans le nord de la Hongrie, dans la région de Tokay, mon hôte me montra une tige de vigne fendue en deux où s'effilochaient des fils d'or pareils à ceux que l'on utilise pour filer.' Paroles de savant ou sensation magique provoquée par quelques verres ? Je les imaginais, alors, ces grands-mères, tissant un voile d'or." (Vins de Tokaj, Esprit et images de la Hongrie, page 30)


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