Betti


L'examen se tient à 14 heures. Au 12, Szent Erzsébet, la salle de concert de l'école de musique de Sárospatak. Gabika néni, la professeure de violon, a préparé un morceau de bienvenue qu'une dizaine d'enfants interprètent tous en coeur, donnant le ton. Béla bacsi, le directeur, et Monika, son adjointe, battent la mesure inlassablement, avec leur tête. Ils dodelinent, machinalement.

Les petits commencent, avec du pengetés. Ils font claquer les cordes sous leurs doigts de bébé, en esquissant quelques notes. Puis les plus grands défilent, les uns après les autres. Jupes noires et blouse blanche pour les filles, pantalon noir et chemise blanche pour les garçons, avec parfois un gilet brodé de fleurs hongroises multicolores flanqué sur le dos. Les filles ont des noeuds dans le cheveux qui leur donnent un air sage.

Les violons grésillent. Les archets crissent. L'espoir grandit avec la taille des enfants. Mais la déception est grande. Plus les jambes sont longues, plus les tympans souffrent. Deux heures passent. Soudain, comme sortie d'une bande dessinée japonaise, arrive une grande fille élastique, ultime violon qui clôture la séance. Elle débarque du fond de la salle. Je ne l'ai vu assise nulle part dans l'assemblée. Je ne l'ai jamais vue à l'école. Jamais entraperçue.

Lasse, elle balance ses longues jambes sur les marches de la scène, des jambes nues sous un short en jean aussi court qu'une culotte. Ses longues jambes s'étirent entre la bordure effilochée du jean et des sandales vert turquoise, piquetées de perles brillantes dans les mêmes tons. Ses cheveux sont noirs, raides comme des baguettes. On distingue à peine son visage. Cadré par sa chevelure de geai, un visage pâle et boudeur. Elle fait la moue. Une moue aussi ferme que son corps est long et son short court.

L'inconnue cale d'un geste sûr son violon sous le menton. Elle dégage l'archet de l'autre main, avec la même assurance. Elle et son violon ne font qu'un. Intriguée, je me méfie tout de même, jusqu'ici pas un enfant n'a décollé du sol (à part mon Darius cela va de soi !). Pas d'émotion, pas de son, pas de vibration, pas de joie, pas de musique. Rien. Des grésillements parfois égayés de quelques jolies notes.

Gabika Néni se tourne vers la gamine :
-Présente-toi !
La fille s'exécute, tellement discrètement qu'on n'entend ni son nom, ni les titres des morceaux qu'elle va interpréter. Patience. Encore quelques minutes, et on foncera acheter des glaces, pense Darius qui n'en peut plus.

La gamine lève son archet, jette un coup d'oeil à la pianiste. Elle donne le départ. L'archet touche les cordes qui, à l'unisson, émettent un son venu droit du Ciel. Mes yeux crépitent. Ma peau frissonne. Mon corps devient pierre et s'enfonce dans le sol. L'archet galope sur les cordes. Pas une fausse note, que du vrai, du fort, du bon, du violon, du son.

La moue de la gamine est aussi puissante que son instrument vibre. Elle ne lâche rien, ni l'archet, ni le rythme. Ni la moue. Elle joue, des aigus, des graves, galope sur le manche, fait danser ses doigts agiles. Pas un faux pas. De la musique, du sens, du langage, des mots. Elle aurait pu monter sur scène nue, ou habillée en lambeaux, coiffée d'une serpillière, cela n'aurait rien changé. Son corps ondule à peine sous les notes et les mouvements saccadés de son jeu. Epoustoufflante.
Elle joue ses deux morceaux, sans partition ni sourire. Salue à peine, saute les grosses marches d'une enjambée élastique et file dans l'allée centrale, plantant le public derrière elle.

Je m'approche de Gabika :
-Tu me l'avais cachée, celle-ci !, lui dis-je en plaisantant. Qui est-ce ?
Elle chuchota à mon oreille, comme un secret inavouable.
-C'est une tsigane.
Ce son, cette aisance, cette insolence, en effet, mais cette beau blanche jetant le trouble.
Pour couper court à mon air ébahi, la prof se dépêcha d'ajouter sur un ton de regret :
-De... fiúzik.
Fiúzik est un verbe composé à partir de fiú, garçon, comme kavézik, prendre du café. Notion d'habitude, le fameux szokás. Une tsigane, blanche comme la craie, lisse et boudeuse, une tsigane au don indéniable mais qui "sort de la route" parce qu'elle fréquente. Betti n'a que quinze ans et portera peut-être, ces prochains mois, le ventre rond. Son don s'envolera-t-il ? Plus tard, dans la soirée, Darius semblait en savoir plus et me lança, d'un air blasé, lui aussi :
-C'est une famille où ils ne font que ça, toute la journée !

Du violon. Darius ne trouve pas ça drôle et plutôt terrible ! Du violon toute la journée ! J'ai revu Betti ces jours-ci. Je ne l'ai pas reconnue tout de suite. Elle jouait à côté d'un moustachu d'une soixantaine d'années roulé comme un globe. Le son du violon... Et puis cette jeune fille, son âge, ses longs cheveux noirs et lisses. Elle aurait grandi... Oui, l'âge d'Augustin, si je me souviens bien. Dix-sept ans, pas de ventre rond. Et son violon, calé sous sa joue, comme fixé à jamais. En duo, avec son père. Celui-ci me tendit sa carte de visite sur laquelle était inscrite : előadó művész, artiste interprète. Fier.

Commentaires

Popular post

Le trio de Raphaël

Hajni, la reine du café

Valparaiso, vingt ans jour pour jour