Grands-mères (1)

Elles sont précieuses car elles sont le lien. Le lien au pays. Les racines. Le retour à la terre, aux trésors qui nous manquent quand on est loin. Et combien de trésors contiennent notre passé, nos ex-lieux de vie, et surtout, le paradis de l’enfance. D’où viens-tu ? de Paris ? Non. De mon enfance.



Quand la porte de l’appartement s’ouvre, c’est toujours pareil. Mamine a encore pris une tête de moins. Ne pourrait-elle cesser de rapetisser ? Les garçons sourient. Darius prend ce petit air gêné, sa faussette brille sur son visage encore poupon. Mais dieu qu’il a grandi ! Et toi, Mehdi, quel beau jeune homme. Ses quinze ans l’ont rattrapé, il a de la longueur dans les bras et une banane sur le front, sculptée par une Hongroise qui fait aussi bien que Thierry, le coiffeur parisien de Mamine rue Saint-Dominique (à Paris, les coiffeurs s’appellent tous Thierry).

Mamine sent la douceur, son pull Zara tout doux la rend encore plus douce. Son pantalon de velours côtelé a la braguette ouverte et la ceinture pendouille. Elle ne prend jamais le temps de l’ajuster en sortant des toilettes. Elle est pétrie d’habitudes. Enlevez vos chaussures et allez vous laver les mains ! Les retrouvailles sont électriques, joyeuses. Notre souris blanche s’est fait une mise en plis. On dirait une meringue toute fraîche sortie du four. Un parfum envoûtant de Chalimar plane dans l’appartement. Ce parfum qu’elle aura mis toute sa vie. Je le sentais même dans son ventre.

Paris intra muros

Il est 7h30 ou peut-être 8h00. Elle s’est levée, est allée faire pipi, a tiré la chasse et baissé le couvercle. Il faut baisser le couvercle. Ne jamais oublier. Elle circule dans les pièces et on l’entend farfouiller dans la cuisine. Dehors, la porte d’Orléans ronfle de tout son souffle. Non stop. La place éructe. Bruyante et nauséabonde, elle nous transmet jusqu’aux vitres des sons incessants de klaxon, de soupirs de bus, de mobylettes enragées, de grondements de moto aux cylindres luisants gonflés comme des muscles. Les effluves de diesel se mêlent, pétarades de moteurs déchaînés et sinistres. Parfois, une armée de camionnettes fend les rails du tram et s’élance vers Fleury-Merogis. Parfois ce sont des voitures noires et mystérieuses aux vitres teintées qui sillonnent le carrefour, parfois des ambulances qui tintent sans répit entre l’autoroute et l’hôpital. Comme un marteau qui frappe une enclume, elle fatigue nos tympans et épuise déjà nos premières patiences.


Et pourtant, cette porte de Paris qui ouvre sur le Grand Sud, mes parents l’avait choisie quand j’avais vingt ans. Nous avions alors quitté la Tour Eiffel et le Champ de Mars que nous habitions depuis ma naissance. Cette Porte d’Orléans, au fond, appartient à l’univers vivant de ma mère. Jamais elle ne quitterait Paris. Intra Muros. Quitte à être à la porte, à la limite, aux confins, mais Intra Muros.
Son Intra Muros intra muros à elle, c’est son appartement aussi calme et doux que le vacarme est assourdissant dès qu’on entre-ouvre les double-vitrages. Chez Mamine, une atmosphère apaisante règne dans toutes les pièces. Pas un gramme de poussière qu’elle chasse à coup de chiffon électrostatique et d’aspirateurs qui passent les générations, à coup de Bissel qui a tant fait rire les voisins car Papé l’appelait « le balais mécanique ». Propre jusqu’au bout des plaintes.

La vie est belle

Ce n’est pas tout. Mamine nettoie l’ascenseur à coup de lavette espagnole et use des rouleaux de papier de cuisine à ramasser les crottes de pigeon sur la terrasse de l’escalier de service. Tous les matins, à heure fixe, après le petit-déjeuner, elle récure et gratte et fait disparaître de ses baguettes magiques toutes les horreurs parisiennes qui atterrissent, malgré un filet protecteur posé par la copropriété, directement sur son étage à elle, là, entre les deux portes de service. Je me demande comment. Les cacas bicolores et visqueux sont éliminés par sa petite main experte. Cet étage est de loin le plus clinquant de tout l’immeuble. Ça l’épuise, de nettoyer, de gratter, de rincer, de frotter, mais jamais elle ne déroge. Jadis, Papé y tétait cigarette après cigarette, c’est peut-être pour ça aussi. C’était Le coin de Papé.

Sur la porte de l’escalier de service, il y a un tableau noir en forme de théière. A la craie, elle a écrit en hongrois : « Szép az élet » (la vie est belle), puis elle a ajouté récemment : « De nehéz » (mais difficile).

On entend le moteur du presse-agrumes. Mamine presse les oranges et c’est le signal. La cuisine nous appelle. Nous petit-déjeunons en plusieurs services car nous ne tenons qu’à trois sur des tabourets ronds d’Ikéa tout durs mais couvert d’une galette plate qui amortit la fesse. Sur la table s’alignent les tasses du potier de Sárospatak que Mamine a pris soin, année après année, de sélectionner lors de ses voyages en Hongrie. Une assiette de la même collection dans laquelle se prélasse un croissant au beurre de chez Thévenin tout doré, à la croûte luisante et appétissante, une serviette en papier Ikéa rose fuchsia ou bleu roi ou vert olive, des pots de confiture faits maison, poire liquide avec de gros morceaux, prune sombre, fraise joyeuse, coin délicat. Le grille-pain brûle tant il travaille. La baguette y passe par petits morceaux découpés sur la table roulante bleue aux pieds blancs, un meuble qui doit avoir cent ans tant je l’ai toujours vu.

Jusqu’à minuit

Les enfants ont droit à un chocolat chaud qu’ils préparent eux-mêmes dès que le lait brûlant sort du micro-onde, seule intrusion du modernisme que Mamine ait autorisé sous son plafond avec le très propre et très utile lave-vaisselle qui ne reçoit dans son antre que des assiettes et des couverts pré-lavés trois fois. Avec du Mir. Et l’indispensable et incontournable lave-linge qui tourne dix fois par jour et secoue l’appartement jusqu’à minuit.
L’extase ne vient ni de la propreté, ni de la douce odeur de lessive qui plane dans toutes les pièces, mais bien des trésors que Mamine nous sert au déjeuner ou au dîner. Chacun d’entre nous se lèche le museau, se frotte les mains, se les lave aussi et se rue sur le couvert. On installe la vieille table ronde et cirée qui bringuebale tant qu’il faut la soulever à plusieurs si l'on ne veut pas la retrouver sur trois pieds. A taaaaaaable !

Commentaires

  1. Superbes photos !!! Surtout celle où Mamine sert le Thé. Quelle lumière... Magnifique !
    Et belle poésie autour de ta maman... Quelle énergie cette Mamine !
    Mais en plus de toute cette propreté qui témoigne en effet de toute cette énergie donnée à dépoussiérer, nettoyer, désinfecter, lustrer, astiquer, chez Mamine c'est very cosy. Un antre douillet et bien agencé. Beaucoup de goût avec beaucoup de petits détails partout... Rien de trop, tout a un sens, tout est choisi.
    Quand on est chez Mamine, on a du mal à imaginer qu'on est chez une personne de près de 90 ans ! C'est bluffant !
    Bravo Mamine !

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