Valparaiso, vingt ans jour pour jour

Impossible de retrouver cet hôtel où tu m'avais demandé ma main. Il n'existe probablement plus. Comment s'appelait-il ? Tu attrapes ton Galaxy. "Attends, je vais te le trouver". Un clic, deux clics, avec google map, le tour est joué.


Santa Cruz, septembre 1997, quelques mois avant le OUI de Valparaiso.
Il y avait eu, aussi, un OUI à Miskolc, en novembre 1997. Combien de fois tu m'as demandé, combien de fois j'ai dit OUI ?

Du fond du lit, du bout du doigt, tu repères le port. Les gigantesques paquebots remplis de containers sont toujours là. Tu plonges dans les rues.  "Là, c'était le banc où je t'avais demandé en mariage, sur cette petite place, en face de la caserne des pompiers, tu te souviens ?" En fait, tu n'arrêtais pas de vouloir m'épouser. "Cela devenait urgent".

Janvier 1998. Nous étions au Chili. Partis pour un bon mois. Je courais les vignobles, j'enquêtais sur le potentiel hallucinant des vins chiliens. Le Nouveau Monde menaçait les vins français. Et pour cause. J'épuisais mes interviewés, les vidais littéralement de leur énergie en les bombardant de questions. Je me souviens du globe terrestre où le long pays sud-américain était représenté par une grappe de raisin envahissant le reste du monde. Et de ces cuveries qui ressemblaient à des laiteries en plein désert.


Yalta, juin 1996.

Quelque part sur Terre.

Nous avions fait ces reportages main dans la main. Tu restais en coulisses, comme lorsque nous étions en Afrique du Sud, en avril 1997. Tu me soutenais, tu m'écoutais, tu m'orientais quand j'étais perdue, tu séchais mes larmes quand je déraillais et que je n'en pouvais plus. Tu me requinquais et je repartais sur les routes poussiéreuses, seule, dans ma bagnole rouge, de bodega en bodega. On se fixait des rendez-vous, heure et lieu, pour se retrouver. Un jour, on a traversé les Andes. Moi en avion. J'enquêtais sur les Chiliens qui investissaient en Argentine. Tu as préféré revenir en car pendant que je visitais les caves. Tandis que je survolais la Cordillère majestueuse, planant au-dessus des crêtes, tu vivais un cauchemar. Un contrôle d'identité t'avait terrorisé et, côté chilien, une descente en épingles t'avait achevé. A Santiago, je t'avais retrouvé dans une pension, comme prévu. J'ai cru que tu ne te réveillerais jamais. Quand tu as ouvert les yeux, tu pleurais. C'était à mon tour de te soutenir.

Le plus beau lit du monde

Le week-end, nous décidons de découvrir Valparaiso. Cette ville portuaire est étrange, terriblement colorée. La nuit, c'est une galaxie qui brille de milliards de lucioles. Fascinés, nous admirons depuis les hauteurs. Et nous plongeons dans son intimité, dans ses ruelles et ses escaliers raides comme des murs, ses quinze ascenseurs à vapeur dont le premier a été construit en 1883. Face à l'Océan, à la terrasse d'un restaurant de fruits de mer, nous buvons un verre de chardonnay de Casablanca, bouches bées face au mouvement incessant et à l'immensité des paquebots qui quittent la côte pour la Chine. Le soir, tu m'emmènes dans cet hôtel sur la Plaza Sotomayor à la façade décrépie et délavée. Il est bleu pastel dans mon souvenir. Il est peut-être rose. Les marches craquent. La douche est d'un autre temps. Elle tousse par petites gouttes, usée par les âges, étranglée par le calcaire. C'est sans doute l'hôtel le plus vieux de la ville. "Il a dû s'écrouler", dis-tu en voyant sur google map un bâtiment tout neuf à la place. Le lit en bois est dur comme du fer et menace de plier. C'est un lit double, alors qu'importe, un bon point pour des futurs mariés. Et couvert d'un dessus de lit rouge et rugueux. Mais c'est le plus beau lit du monde. (1)

Nous avons connu des nuits bien pires. Dans un mas languedocien au froid glacial, blottis l'un contre l'autre sur un matelas face à la cheminée, des nuits dans notre C15, des nuits dans des lits simples dans des hôtels communistes de Budapest et de Chisinau, des tapis à Yalta chez notre logeuse pour éviter le grincement des ressorts. Tous ces lieux spartiates qui vibraient au son de l'amour et me rappellent les plus beaux jours de ma vie. Ces jours où l'avenir est devant nous, où tout est possible. Où nous rêvons déjà d'une grande famille.

La famille Tinon vue par Augustin.
A Tokaj, bien sûr, et au soleil !

La même en entier.
Pendant que tu cherches sur google, je m'attaque aux cartons de photos. Des milliers de photos imprimées, rangées dans leurs pochettes en papier Fuji vert et blanc. Je cherche en vain celles marquées "Valparaiso". Elles sont sûrement là, quelque part, à moins que ce soit dans les diapos. Non numérisées. A l'époque où j'achetais des pelloches par trentaine rue de Flandres, à Paris, dans cette boutique incroyable où je passais faire le plein avant mes reportages. C'est ici que le vendeur m'avait dit, en me montrant pour la première fois de ma vie un appareil numérique : "Dans deux ans, il n'y aura plus que ça. Vous ne viendrez plus jamais chercher de pellicules."

Les photos s'enchaînent : nos vingt ans de vie défilent dans les pochettes. Tous ces lieux si spéciaux où nous avons partagé des moments forts. Santa Cruz, La Livinière, les Corbières, l'Oregon, la Californie, Yalta, Chisinau, Menton, Vaugelas puis les enfants, les naissances, l'école, les varicelles, les mardi-gras et les spectacles. Les anniversaires. Notre dixième anniversaire de mariage, en juillet 2009. On paraît si jeunes...

Le 4 janvier 1998. J'avais dit oui, bien sûr. La fête fut fixée pour le 3 juillet 1999. Il nous fallait bien ça pour préparer les agapes. I want to go to Valparaiso, take a slow boat to Valparaiso...



L'Hôtel Reina Victoria, 1900.

L'Hôtel Reina Victoria, aujourd'hui.

(1) En fait, l'hôtel existe toujours, mais vu son état il y a vingt ans, il a été entièrement rénové. Nous y retournerons un jour. Il s'appelle l'Hôtel Reina Victoria, sur la place Sotomayor, en face du port. www.hotelreinavictoriavalparaiso.cl


Un reportage sur les funiculaires de Valparaiso :
http://www.ina.fr/video/CPC95006051

Valparaiso si romantique chantée par Paula Moore. La musique est terrible mais la chanson est merveilleuse.
https://www.youtube.com/watch?v=dLNQsbOyuIU

Commentaires

  1. Ah... l'amour.... L'eszencia de la vie !!!! ;-)

    NB: je pense qu'il y a une erreur sur la date de la photo de "L'Hôtel Reina Victoria, 1990". Ca ne ressemble pas du tout à 1990...

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